Éduquer à la paix : un impératif éducatif et politique en 2026
Dans un contexte marqué par les conflits internationaux, la polarisation des débats publics, la montée des discours de haine et l’exposition permanente des enfants et des jeunes à l’information, l’éducation à la paix s’impose comme un enjeu vital. Loin de se limiter à la prévention des guerres, elle interroge notre capacité collective à former des citoyens capables de dialoguer, comprendre la complexité du monde et vivre ensemble malgré leurs différences.

La paix, bien plus que l’absence de guerre
Parler de paix en 2026 peut sembler paradoxal alors que les conflits armés occupent quotidiennement l’espace médiatique. Pourtant, pour le sociologue Daniel Verba, chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS), la paix ne se résume pas à l’absence de guerre. Elle désigne avant tout un état social dans lequel les désaccords et les conflits trouvent des modes de résolution fondés sur le dialogue, la négociation et la coopération plutôt que sur la violence.
Ainsi, l’éducation à la paix dépasse largement les seuls enjeux géopolitiques. Car les conflits font partie de toute vie sociale. La question n’est donc pas de les supprimer, mais d’apprendre à les gérer autrement.
Or, si les guerres sont aujourd’hui moins nombreuses et moins meurtrières qu’au siècle dernier, Daniel Verba souligne que les sociétés contemporaines restent traversées par d’autres formes de violence : inégalités croissantes, atteintes aux droits humains, tensions identitaires ou encore brutalisation des débats publics. S’installe donc un sentiment partagé d’un monde en crise perpétuelle.
Une jeunesse confrontée à un climat d’anxiété permanent
Pour les enfants et les adolescents, ces tensions mondiales ne sont plus lointaines. Les réseaux sociaux, les chaînes d’information en continu et les contenus numériques les exposent très tôt aux images de guerre, aux discours radicaux et aux récits catastrophistes.
Daniel Verba alerte sur les effets de cette hypermédiatisation instantanée des conflits. Les jeunes évoluent dans un environnement saturé de violences verbales et symboliques, où les conflits sont parfois présentés comme des spectacles. À cela s’ajoutent les risques de désinformation liés aux réseaux sociaux et aux intelligences artificielles génératives.
Audrey Rio, formatrice et référente laïcité, observe également les conséquences concrètes de ce climat. Depuis les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza, les actes antisémites se multiplient et les discours de rejet se diffusent dans la population, y compris chez les jeunes. Elle constate la progression de propos xénophobes ou complotistes, souvent alimentés par des informations partielles ou décontextualisées.
Derrière les conflits, la question du vivre-ensemble
Pour les deux spécialistes, le principal défi n’est pas uniquement international. Il concerne aussi la cohésion sociale.
Les sciences sociales montrent un phénomène paradoxal. D’un côté, les sociétés occidentales acceptent davantage la diversité culturelle, religieuse ou sexuelle. De l’autre, les opinions se polarisent fortement et les replis identitaires gagnent du terrain, alimentant des tensions parfois exacerbées par les réseaux sociaux et certains discours politiques.
Dans ce contexte, les préjugés et les stéréotypes continuent de circuler. Les conflits internationaux peuvent également avoir des répercussions locales, en ravivant des oppositions ou des incompréhensions entre groupes.
Audrey Rio observe cette tension dans son travail quotidien auprès des mineurs. Face à un monde perçu comme instable, certains jeunes cherchent des repères dans des appartenances culturelles, religieuses ou communautaires parfois fantasmées. D’autres adhèrent à des discours simplificateurs qui opposent des groupes entre eux. L’enjeu de l’éducation à la paix consiste précisément à déconstruire ces logiques de confrontation.
Une compétence éducative à part entière
Longtemps abordée à travers l’éducation à la citoyenneté, la paix reste souvent une notion implicite dans les pratiques éducatives. Audrey Rio estime pourtant qu’elle mérite d’être pensée comme une compétence à part entière.
Éduquer à la paix, explique-t-elle, « c’est apprendre à écouter, dialoguer, faire preuve d’empathie, de tolérance, accepter de faire un pas de côté et résoudre les conflits autrement que par la force ». Autant de compétences psychosociales aujourd’hui reconnues comme essentielles au développement des enfants.
Dans les structures éducatives, ce travail se joue au quotidien : accompagner un jeune en colère, favoriser la médiation entre pairs, apprendre à verbaliser ses frustrations ou encore développer l’esprit critique face aux informations circulant en ligne.
Pour Daniel Verba, cette éducation commence dès la petite enfance. Les enfants apprennent d’abord par imitation. Les adultes -parents, enseignants, animateurs, éducateurs- transmettent donc la paix autant par leurs comportements que par leurs discours.
Former les éducateurs, un enjeu politique
Reste une difficulté majeure : de nombreux professionnels ne se sentent pas suffisamment armés pour aborder ces sujets. Audrey Rio distingue « ceux qui reconnaissent l’importance de ces questions mais manquent d’outils, ceux qui considèrent encore que ces enjeux dépassent leur mission éducative et ceux qui ne sont pas sensibilisés à cette problématique car victimes de leurs propres idées reçues sur certains types de publics ». Pourtant, les demandes des jeunes existent. Guerre en Ukraine, conflit israélo-palestinien, discriminations, migrations : les interrogations émergent régulièrement dans les espaces éducatifs.
L’éducation aux médias et à l’information apparaît alors comme un levier essentiel. Comprendre comment se fabrique une information, distinguer les faits des opinions, identifier les manipulations ou les biais idéologiques deviennent des compétences fondamentales pour prévenir les radicalisations et les discours de haine.
Mais pour Audrey Rio, les moyens restent insuffisants. Temps de formation, espaces de réflexion et de rencontre collective, accompagnement des équipes, prévention : autant de ressources encore trop limitées alors que les besoins augmentent.
Une responsabilité collective
L’éducation à la paix ne relève ni d’une discipline scolaire ni d’un programme ponctuel. Elle interroge la société dans son ensemble. Famille, école, animation, protection de l’enfance, médias, institutions publiques : tous participent à la construction d’une culture du dialogue et de la coopération.
Dans un monde traversé par les conflits, les crispations identitaires et les incertitudes, l’enjeu n’est pas seulement de protéger les jeunes de la violence. Il est aussi de leur transmettre les outils nécessaires pour comprendre le monde, questionner les discours simplistes et construire des relations fondées sur le respect et la fraternité. Eduquer à la paix, c’est avant tout former les citoyens capables de préserver la démocratie.