Sommaire

Inégalités : sortir du « coup par coup »

Interview – 13 octobre 2026
Temps de lecture :
8 min.

Les inégalités sociales, territoriales et éducatives s’additionnent et se renforcent. Face à cette mécanique, les réponses publiques restent souvent fragmentées et trop courtes. Houria Tareb, secrétaire nationale chargée de la solidarité au Secours populaire, et Gabriel Fraga, vice-président de l’ANDEV (Association Nationale des Directeurs et des Cadres de l’Éducation des Villes) défendent une même conviction : les solutions existent, mais leur efficacité suppose de mieux coordonner les acteurs, d’adapter les moyens aux besoins et d’inscrire l’action dans le temps.

Pop’éduc

Depuis dix ans, les inégalités se creusent. Quel bilan tirez-vous des politiques publiques ?

Gabriel Fraga

La France protège encore, mais elle corrige moins bien le cumul des inégalités. L’école peut compenser une partie des écarts, mais elle ne peut pas tout faire. D’un point de vue éducatif, il faut considérer l’ensemble des temps : scolaires, périscolaires et extrascolaires, et construire une gouvernance des parcours à l’échelle des territoires.

Houria Tareb

Les inégalités touchent presque tous les droits : se nourrir, partir en vacances, accéder aux loisirs, au logement, à la santé, à la culture ou à l’éducation. Beaucoup de choses sont faites, mais trop souvent chacun agit de son côté. Ce qui manque, c’est le travail commun entre associations, institutions et responsables politiques.

Nous sommes encore beaucoup dans l’urgence : on met des pansements, on répond à une difficulté immédiate, puis on passe à autre chose. Or l’accompagnement, pour sortir durablement de la précarité, nécessite de la continuité.

Gabriel Fraga

« Un territoire qui concentre davantage de difficultés sociales doit pouvoir disposer de davantage de moyens. »

Pourquoi ces constats, largement partagés, débouchent-ils si peu sur des changements durables ?

Gabriel Fraga

Nous souffrons moins d’un déficit de diagnostic que d’un déficit de décision et de continuité. Les responsabilités sont dispersées entre l’État, les collectivités et les associations. Chacun agit, mais personne ne gouverne réellement les parcours.

Il faut aussi sortir d’une logique qui privilégie la réparation visible et immédiate à la prévention. Cela suppose des feuilles de route pluriannuelles, des objectifs communs et des indicateurs partagés.

Mais cela pose aussi la question des moyens. Les municipalités, les départements et les régions ne sont pas des magiciens : ils ont besoin de financements à la hauteur des besoins de leur territoire. Une politique d’égalité ne peut donc pas reposer uniquement sur des budgets annuels et des dispositifs successifs.

Houria Tareb

Nous rencontrons exactement cette difficulté avec les appels à projets. Un financement est débloqué sur un an parce qu’un sujet devient prioritaire dans le débat public, puis disparaît l’année suivante. Les associations doivent alors s’adapter à des dispositifs définis en amont, qui ne correspondent pas toujours aux besoins qu’elles observent. Il nous faut travailler sur plusieurs années, avec le temps d’agir, d’évaluer et d’ajuster.

Gabriel Fraga

Les Cités éducatives sont un exemple inspirant pour cela. Elles ont été mises en place dans les territoires les plus fragiles avec l’idée que les acteurs doivent travailler ensemble dans la durée. L’État met autour de la table le préfet, l’Éducation nationale et la collectivité territoriale pour partager le diagnostic, identifier les besoins, définir les actions et s’engager collectivement.

Ce qui est intéressant, c’est la méthode. On demande aux acteurs de produire ensemble, avec une gouvernance identifiée et une continuité. Le problème, c’est que cette logique reste principalement concentrée sur les territoires les plus fragiles. Il faudrait pouvoir intervenir plus tôt, là où apparaissent déjà les signes de fragilisation et sur tous les territoires.

Houria Tareb

C’est exactement cette capacité à travailler ensemble qu’il faut développer. Dans une association décentralisée comme le Secours populaire, si l’on se limite à répondre à une difficulté – par exemple l’aide alimentaire –, on ne prend pas en compte l’ensemble de la situation de la personne : emploi, mobilité, logement, accès aux droits… Pour avancer, il faut faire se rencontrer les acteurs qui détiennent chacun une partie de la réponse. La question reste de savoir qui porte le projet et qui en assure la continuité.

Houria Tareb

« Aujourd’hui, nous sommes encore dans l’urgence : on répond à une difficulté immédiate, puis on passe à autre chose. Or l’accompagnement, pour sortir durablement de la précarité, nécessite de la continuité. »

Les fractures territoriales sont-elles aujourd’hui un défi majeur ?

Gabriel Fraga

Oui, mais il faut éviter d’opposer mécaniquement métropoles, zones rurales et quartiers populaires. Les territoires n’ont ni la même histoire sociale, ni les mêmes ressources fiscales, ni la même densité de services, ni les mêmes réseaux associatifs.

La fracture apparaît surtout lorsque le lieu de vie limite l’accès aux services essentiels. Il faut donc garantir un socle de services essentiels partout, avec des moyens adaptés aux réalités sociales.

Cela suppose une péréquation financière plus forte. Un territoire qui concentre davantage de difficultés sociales doit pouvoir disposer de davantage de moyens car un quartier, ça se paupérise très vite.

Houria Tareb

En effet, en milieu rural, les questions de mobilité ou le coût des activités peuvent être déterminants. Les communes n’ont pas non plus les mêmes moyens que les grandes villes. Il faut donc partir des problématiques réelles et associer les personnes concernées.

Quelles priorités faudrait-il fixer ?

Gabriel Fraga

La première urgence est de garantir la dignité. Pour l’ANDEV, une priorité absolue est « aucun enfant dehors ». Il faut ensuite simplifier l’accès aux droits et aller vers les familles les plus fragiles, car plus de 3 milliards d’euros par an sur certaines dotations sociales ne sont pas réclamées par les personnes qui pourraient en bénéficier.

Enfin, il faut sanctuariser la petite enfance, la santé, la restauration scolaire, la parentalité et la continuité éducative. La réussite d’un enfant ne se joue pas seulement à l’école, mais aussi dans la famille, les loisirs, le sport, la culture et les temps associatifs.

Houria Tareb

La stabilité est essentielle. Quand une personne ne sait pas où elle va dormir ou si elle pourra manger demain, elle a moins de disponibilité pour penser à son avenir ou à celui de ses enfants.

La précarité ne concerne d’ailleurs pas uniquement les bénéficiaires des minima sociaux : des personnes qui travaillent peuvent basculer après un divorce, un accident de vie ou une longue maladie. Il faut pouvoir les accompagner sans les stigmatiser et leur redonner de la dignité.

Si vous deviez retenir trois leviers pour les dix prochaines années ?

Gabriel Fraga

Le premier est d’agir avant que les difficultés ne deviennent des ruptures : investir tôt permet d’éviter qu’elles ne s’aggravent et coûtent plus cher plus tard. Le deuxième est de construire un véritable service public territorial qui relie l’État, l’école et les communes.

Enfin, il faut appliquer un « universalisme proportionné ». Les réalités d’un territoire urbain, rural ou de montagne sont différentes : il faut donc un cadre national commun, qui garantit les mêmes droits à tous, mais une capacité réelle pour chaque territoire à décliner les politiques selon ses besoins, avec des financements pluriannuels.

Houria Tareb

Tout à fait d’accord, mais il faut aussi faire avec les personnes concernées, recréer des espaces où différents publics se rencontrent, pas uniquement des dispositifs destinés aux personnes en précarité. Ces moments permettent de changer les regards, de lutter contre la stigmatisation et de retisser du lien.

Gabriel Fraga

Oui, car les inégalités ne produisent pas seulement des difficultés matérielles. Lorsqu’un territoire accumule durablement les problèmes sans amélioration visible, c’est aussi la confiance des citoyens dans l’action publique qui s’érode. C’est la non-réponse, ou la réponse non adaptée qui génère aussi une défiance démocratique et peut conduire à la tentation de céder aux extrêmes.