Inégalités éducatives, territoriales, sociales : le cercle de la reproduction
Les inégalités sociales, territoriales et éducatives ne s’additionnent pas : elles se renforcent. Quand la pauvreté familiale se conjugue à un territoire ségrégué, à un accès inégal aux soins ou aux services publics, les écarts de parcours se creusent dès l’enfance. Ces mécanismes contribuent à la reproduction sociale. Pour Jean-Paul Delahaye, inspecteur général de l’éducation nationale honoraire et ancien directeur général de l’enseignement scolaire, les combattre suppose de regarder au-delà de l’école et de garantir une véritable égalité des droits.

Quand la pauvreté façonne les parcours
Pour comprendre les inégalités éducatives, il faut d’abord regarder les conditions de vie dans lesquelles les enfants grandissent. Les difficultés sont cumulatives : « Comment faire ses devoirs dans un logement exigu ou insalubre ? Comment apprendre lorsque l’on a faim ? Une enquête de l’UNICEF France révèle qu’un quart des enfants mangent moins de 3 repas par jour. Comment étudier sereinement lorsque l’on s’inquiète pour ses parents qui manquent d’argent ou que l’accès aux soins est difficile, avec 8 enfants sur 10 qui n’ont jamais vu le médecin scolaire ? Comment participer à la vie collective lorsque l’on ne peut pas partir en vacances, pratiquer certaines activités ou inviter des camarades chez soi, comment apprendre à vivre ensemble faute de mixité sociale ? Les élèves ne vivent pas seulement dans une pauvreté matérielle, mais aussi dans une pauvreté de liens », détaille Jean-Paul Delahaye.
Malgré les efforts réalisés sur le plan social et les progrès accomplis dans le système éducatif grâce à l’engagement des enseignants, la France est un des pays dans lequel l’origine sociale pèse le plus sur les destins scolaires.
La pauvreté agit sur le rapport à l’école. « Plus de 3 millions d’élèves ont des parents en situation de pauvreté » précise-t-il. Beaucoup de parents issus de milieux populaires ont connu une scolarité difficile, une orientation subie ou le sentiment d’avoir été mal accueillis. Cela peut peser sur leurs relations avec l’institution et sur les projections de leurs enfants. « Un enfant de milieu favorisé s’oriente, il choisit ; un enfant de milieu populaire est orienté », observe-t-il. La pauvreté produit ainsi plusieurs effets qui se cumulent et les inégalités éducatives commencent bien avant l’entrée en classe.
Des territoires qui amplifient les écarts
À ces inégalités sociales s’ajoutent les inégalités territoriales. Le lieu où l’on grandit conditionne l’accès aux transports, aux soins, aux équipements et à une offre éducative diversifiée. Lorsque la pauvreté se concentre dans certains quartiers, ces difficultés se renforcent. « Ce n’est pas le ministère de l’Éducation nationale qui a décidé de construire des cités-ghettos », rappelle Jean-Paul Delahaye. La ségrégation résidentielle résulte d’une histoire urbaine, politique et sociale. Elle peut ensuite se prolonger dans les établissements.
Les territoires les plus fragiles sont souvent ceux où il est le plus difficile de recruter des enseignants expérimentés, de remplacer les absences ou de proposer une offre de formation diversifiée. Les familles aisées peuvent contourner ces contraintes : choisir un établissement ou déménager. Les autres dépendent davantage de l’offre disponible localement. Le territoire devient alors un facteur supplémentaire de différenciation des parcours.
Jean-Paul Delahaye pointe également la concurrence avec l’enseignement privé qui participe à la fragmentation du système scolaire. Pour lui, le problème n’est pas tant celui d’une prétendue supériorité pédagogique du privé que celui du tri social qui s’opère à l’entrée. Car à caractéristiques sociales comparables, les écarts de réussite sont bien moins importants qu’imaginés.
L’école, un levier parmi d’autres
La mixité scolaire n’est pourtant pas hors de portée. Réorganiser la carte scolaire, répartir autrement les options, travailler avec les collectivités et les familles sont des évolutions réalisables. Mais elles supposent une condition essentielle : la continuité de l’action publique. « Il faut une volonté politique qui dépasse les alternances politiques car ces mesures ne peuvent se déployer que sur le temps long » prévient l’inspecteur général.
L’école n’est pas en mesure de corriger seule les inégalités. Elle peut toutefois réduire certains écarts à condition de garantir à tous une qualité d’éducation comparable. Pour Jean-Paul Delahaye, cela passe notamment par les premières années de scolarité. C’est à la maternelle que se construisent notamment le langage et les premiers apprentissages. Pour les enfants qui disposent de moins de ressources éducatives dans leur environnement familial, une scolarisation précoce peut constituer un levier important. Encore faut-il que cette école bénéficie de moyens suffisants, ce qui n’est pas le cas en France, qui a trop longtemps négligé l’enseignement primaire.
Les loisirs, une question d’égalité
Les loisirs et l’éducation populaire ont une place centrale. Centre de loisirs, séjour ou pratiques culturelles et sportives ne constituent pas de simples activités périphériques à l’école. Elles permettent de découvrir d’autres univers, développer l’autonomie, rencontrer d’autres enfants et acquérir des compétences qui ne se mesurent pas dans les résultats scolaires.
Jean-Paul Delahaye, qui a lui-même connu l’animation avant de devenir enseignant, défend une meilleure articulation entre ces espaces éducatifs. Il estime notamment qu’une expérience d’encadrement dans l’animation devrait retrouver une place dans la formation des enseignants : elle permet selon lui « d’avoir une vision des enfants beaucoup plus large que celle que l’on a quand on enseigne ».
L’éducation populaire peut ainsi contribuer à réduire les écarts en donnant accès à des expériences éducatives de qualité, indépendamment des ressources familiales. Elle peut aussi créer des espaces de mixité et d’émancipation, là où les conditions sociales et territoriales tendent à séparer les publics.
De l’égalité des chances à l’égalité des droits
Derrière ces mécanismes se joue finalement un choix politique. Jean-Paul Delahaye récuse la notion d’« égalité des chances » au profit de celle d’« égalité des droits ». Le droit à une éducation de qualité, quel que soit son lieu de résidence, mais aussi le droit à la santé, au logement, aux loisirs, à la culture et à une vie sociale digne. Pour l’ancien directeur général de l’enseignement scolaire, cette question dépasse largement l’école.
Lorsque pauvreté, relégation territoriale et sentiment d’humiliation scolaire se cumulent, elles nourrissent un sentiment d’injustice qui peut fragiliser le pacte républicain. « Lorsqu’une partie de la population additionne ces inégalités, c’est la promesse d’égalité portée par l’école de la République qui se fissure » alerte-t-il. Lutter contre les inégalités éducatives suppose donc de s’attaquer aussi à leurs causes sociales et territoriales. Et de faire de l’égalité un droit réellement accessible à tous les enfants, quel que soit leur milieu ou le territoire dans lequel ils grandissent.