- L’actualité est-elle plus inquiétante qu’avant pour les enfants ?
- Faut-il protéger les enfants des conflits et des guerres ?
- Quel est l’impact des réseaux sociaux et de l’information en continu ?
- Comment parler des conflits sans traumatiser ?
- Quel rôle pour les éducateurs ?
- Comment développer l’esprit critique ?
- Faut-il aussi parler des solutions ?
Médias et actualités anxiogènes : quelle exposition pour les enfants ?
Guerre en Ukraine, conflit israélo-palestinien, catastrophes climatiques… Les enfants grandissent dans un monde où l’actualité est omniprésente. Face à cette exposition permanente, une question traverse les familles comme les milieux éducatifs : faut-il protéger les enfants de ces réalités ou les aider à les comprendre ? Pour Serge Tisseron, psychiatre et spécialiste des relations des jeunes aux médias, comme pour Camille Laurans, rédactrice en cheffe du média jeunesse 1jour1actu, le débat est moins de savoir s’il faut parler des conflits que de déterminer comment le faire.

L’actualité est-elle plus inquiétante qu’avant pour les enfants ?
Camille Laurans
Je ne suis pas certaine que le monde soit plus inquiétant qu’il y a dix ou quinze ans. 1jour1actu est né dans le contexte des attentats terroristes en France, qui étaient extrêmement anxiogènes. Les guerres existaient déjà. Ce qui a changé, c’est la multiplication des médias et des réseaux sociaux. Les enfants sont davantage exposés aux informations et aux commentaires sur ces événements.
Serge Tisseron
La question n’est pas tant de savoir si le monde est plus dangereux qu’avant que de comprendre pourquoi il génère davantage d’anxiété. Aujourd’hui, les inquiétudes portent sur des phénomènes qui paraissent difficiles à maîtriser : le réchauffement climatique, les conflits qui s’enlisent, les crises géopolitiques. Les enfants sentent aussi que les adultes eux-mêmes ont parfois le sentiment de ne plus avoir de réponses. Cela crée un climat d’insécurité inédit.
Camille Laurans
« Il ne faut pas nier la violence du monde, mais la rendre compréhensible et supportable pour l’enfant. »
Faut-il protéger les enfants des conflits et des guerres ?
Camille Laurans
Les enfants ont un droit fondamental à comprendre le monde dans lequel ils vivent. Les guerres ou les catastrophes ne sont pas des réalités lointaines. Certains accueillent dans leur classe des camarades ukrainiens, d’autres vivent directement les conséquences d’événements climatiques. L’actualité fait partie de leur quotidien.
C’est un leurre que de penser qu’on peut protéger les enfants de ces réalités. Ils entendent les conversations des adultes, croisent les titres des journaux, écoutent la radio dans les commerces ou discutent avec des camarades qui ont accès aux réseaux sociaux. Puisqu’ils rencontrent l’information, mieux vaut les accompagner.
Serge Tisseron
Je partage cette idée. Le silence est souvent plus anxiogène que la parole. Lorsqu’un enfant sent ses parents inquiets mais qu’aucun mot n’est posé sur cette inquiétude, il peut développer ce que l’on appelle une dissonance cognitive. Il perçoit que quelque chose ne va pas, mais à défaut d’avoir des explications, il ne sait pas quoi en penser. Les plus jeunes peuvent même finir par se croire responsables du malaise qu’ils ressentent autour d’eux. Parler est donc indispensable, mais bien sûr de manière adaptée à l’âge de l’enfant.
Serge Tisseron
« Le silence est souvent plus anxiogène que la parole. »
Quel est l’impact des réseaux sociaux et de l’information en continu ?
Serge Tisseron
Les adolescents sont aujourd’hui confrontés à l’info en continu, souvent filmée avec des téléphones portables et diffusée sans mise en contexte. Ils peuvent assister en direct à la souffrance du monde entier sans disposer des repères historiques, géographiques ou politiques nécessaires pour comprendre ce qu’ils voient.
Le risque est celui de l’épuisement empathique. On ne peut pas être bouleversé chaque jour par toutes les tragédies du monde. À force d’être exposés à des catastrophes auxquelles ils ne peuvent rien changer, certains jeunes développent de l’impuissance ou du découragement.
Camille Laurans
Les réseaux sociaux posent aussi un problème de forme. Beaucoup de contenus utilisent des titres extrêmement anxiogènes pour attirer l’attention. Les enfants ne regardent pas toujours les vidéos jusqu’au bout et restent parfois bloqués sur une phrase ou une accroche.
Lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, nous avons reçu de nombreuses questions d’enfants qui demandaient : « Est-ce que mon papa va partir à la guerre ? ». Leur inquiétude venait moins du conflit lui-même que de la manière dont celui-ci était présenté. Notre travail consiste justement à remettre de la distance et à redonner des repères.
Quel rôle pour les éducateurs ?
Serge Tisseron
Le premier rôle de l’éducateur est de prendre du recul sur ses propres émotions et opinions. Un enfant n’a pas besoin d’un adulte qui ajoute son angoisse à celle déjà véhiculée par les médias. Il a besoin d’un adulte capable d’expliquer, de contextualiser et de transformer une peur diffuse en compréhension plus précise.
Mais surtout, il faut partir de ce que disent les enfants. Les adultes sous-estiment souvent les malentendus et les interprétations qu’ils construisent. Leur donner la parole permet d’identifier ces quiproquos et d’y répondre.
Camille Laurans
Je suis entièrement d’accord. Les enfants ne sont jamais aussi armés qu’on l’imagine pour comprendre seuls l’actualité. À 8 ans, ils sortent encore d’un univers où l’imaginaire occupe une place immense. Ils réinterprètent souvent les événements à travers leurs propres références. Tout doit donc être expliqué. Le périscolaire a d’ailleurs un rôle essentiel. La relation entre animateurs et enfants est souvent moins verticale que celle qui existe à l’école. Cela crée des espaces de parole particulièrement précieux.
Comment développer l’esprit critique ?
Serge Tisseron
Aujourd’hui, l’un des enjeux majeurs consiste à apprendre aux jeunes à distinguer information et opinion. Entre les chaînes d’information, les réseaux sociaux et désormais les intelligences artificielles, cette frontière devient de plus en plus floue.
Si l’on ne sait plus distinguer les faits des commentaires, il devient impossible de débattre sereinement. L’éducation aux médias doit donc permettre de confronter différentes sources et différents points de vue, mais aussi de débattre ensemble.
Camille Laurans
Informer les enfants ne consiste pas seulement à leur transmettre des connaissances. Il faut aussi leur montrer qu’ils ont le droit de construire leur propre opinion, de la partager. L’information doit être au service de leur esprit critique et de leur confiance en eux comme citoyens.
Faut-il aussi parler des solutions ?
Camille Laurans
Absolument. Nous essayons toujours de terminer nos articles sur une perspective d’action, d’espoir ou de résolution. Les enfants ont besoin de comprendre que des personnes travaillent à résoudre les conflits, que la diplomatie existe, que des solutions sont recherchées. Nous voulons que les enfants aient envie de grandir dans ce monde, pas qu’ils en aient peur.
Serge Tisseron
Le journalisme d’espoir est fondamental. Sans cela, le risque est le repli sur soi. Les enfants doivent pouvoir identifier des actions concrètes, accessibles, qui montrent qu’il est possible d’agir à son échelle.
Comment parler des conflits sans traumatiser ?
Camille Laurans
À 1jour1actu, nous nous interdisons les images violentes. Lorsqu’un événement dramatique survient, nous cherchons toujours des visuels qui permettent de comprendre la situation sans exposer les enfants à l’horreur. L’illustration est également un outil intéressant parce qu’elle introduit une forme de filtre. Cela ne signifie pas qu’il faut nier la violence du monde. Il faut la rendre compréhensible et supportable pour l’enfant.
Serge Tisseron
Il ne faut pas oublier que les mots peuvent être aussi traumatisants que les images. Une image mentale induite par une description peut être très toxique. L’enjeu est donc moins de cacher que de présenter les choses d’une manière acceptable, contextualisée et donc détoxiquée. Les enfants ont déjà vu beaucoup d’images choquantes. La vraie question est : comment les aider à leur donner du sens ?