Grandir sous les bombes : ce que les éducateurs peuvent apprendre des terrains de crise
En Ukraine, au Soudan, en Syrie ou à Gaza, des millions d’enfants sont déscolarisés en raison de la guerre ou des déplacements de population qu’elle génère. Des millions d’autres poursuivent leur scolarité malgré le conflit. Face à ces situations extrêmes, l’UNICEF a développé des approches qui dépassent l’urgence humanitaire. Leur point commun : faire de l’éducation un levier de protection, de reconstruction et de santé mentale. Des enseignements qui résonnent aussi dans les sociétés occidentales, où les enfants sont confrontés à une actualité anxiogène et à la montée des tensions.

Quand l’école devient un espace de protection
Lorsqu’un conflit éclate, l’urgence semble d’abord matérielle : mettre les enfants à l’abri, les nourrir, les soigner. Pourtant, sur le terrain, un autre besoin apparaît très vite : retrouver des repères. « Les enfants ont besoin de plus que de la sécurité physique », explique Zeinab Hijazi, responsable mondiale de l’UNICEF pour les programmes en santé mentale, « Ils ont besoin de stabilité, de relations de confiance, d’occasions d’apprendre et de jouer » détaille-t-elle.
Dans les zones de guerre ou de déplacement forcé, l’école devient alors bien davantage qu’un lieu d’apprentissage. Elle permet de recréer des routines, cruciales car elles aident les enfants à savoir à quoi s’attendre, ce qui peut réduire la peur et favoriser un sentiment de sécurité.
L’école permet aussi de maintenir des liens sociaux et de redonner un sentiment d’appartenance à des enfants dont le quotidien a été bouleversé. Ces espaces éducatifs servent également de porte d’entrée vers d’autres services essentiels : santé, protection de l’enfance, soutien psychologique, nutrition, eau et assainissement ou accompagnement social.

Festival Amani 2024 à Goma, en République démocratique du Congo. © UNICEF – UNI686388
Pas de réponse unique au traumatisme
Contrairement à certaines idées reçues, il n’existe pas de méthode universelle pour accompagner les enfants confrontés à la violence. Si certains besoins sont communs à tous -sécurité, relations de confiance, prévisibilité- les réponses doivent être adaptées à chaque situation. Âge, culture, langue, genre, handicap, histoire familiale ou niveau d’exposition à la violence influencent fortement les besoins des enfants.
L’UNICEF privilégie ainsi une approche graduée. Pour tous, des activités favorisant le bien-être : temps de jeu, apprentissages socio-émotionnels, vie collective aident les enfants à assimiler leurs expériences et à nouer des relations. Pour les plus fragilisés, des dispositifs spécifiques sont mis en place, pouvant aller jusqu’à un accompagnement spécialisé en santé mentale.
Ces approches ont été pensées pour et avec les enfants. En Ukraine, par exemple, les outils destinés aux adolescents déplacés ont été modifiés après consultation directe des jeunes concernés. Une manière de rappeler que les enfants ne sont pas seulement des bénéficiaires de l’aide : ils peuvent aussi contribuer à la construire.

© UNICEF – Fouad Choufany
Les adultes de confiance, première ligne éducative
Dans tous les contextes étudiés par l’UNICEF, un facteur de protection ressort systématiquement : la présence d’adultes fiables et disponibles. Enseignants, animateurs, éducateurs ou parents jouent un rôle déterminant pour aider les enfants à comprendre ce qu’ils vivent, à verbaliser leurs émotions et à retrouver un sentiment de sécurité.
Les enseignants occupent une place particulière. Présents quotidiennement auprès des jeunes, ils peuvent repérer les premiers signes de détresse, prévenir l’exclusion, favoriser le dialogue et transmettre des modes de résolution non violente des conflits.
L’UNICEF souligne également le rôle souvent sous-estimé des adolescents eux-mêmes. Associés aux projets éducatifs, ils deviennent des relais auprès de leurs pairs, contribuent à apaiser les tensions et participent à la construction d’une culture de paix.
Une leçon pour les sociétés occidentales
Pour Zeinab Hijazi, les pays éloignés des zones de guerre ont aussi beaucoup à apprendre de ces expériences. Première leçon : parler des conflits avec les enfants plutôt que les tenir à distance. Images de guerre, discours haineux ou informations anxiogènes circulent aujourd’hui largement sur les réseaux sociaux et dans les médias. Même lorsqu’ils vivent loin des combats, les enfants y sont exposés. « Les enfants n’ont pas besoin que les adultes fassent semblant que les choses effrayantes n’existent pas. Ils ont besoin d’aide pour comprendre ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent » rappelle l’experte.
Deuxième enseignement : considérer les enfants comme des acteurs et non comme de simples personnes à protéger. Lorsqu’ils peuvent poser des questions, exprimer leurs inquiétudes, soutenir leurs pairs et participer aux décisions qui les concernent, ils développent davantage de confiance, de dignité, d’autonomie et se sentent moins impuissants. Cela s’inscrit également dans le respect des droits de l’enfant.
Un principe simple, mais qui, des zones de conflit aux salles de classe françaises, pourrait bien constituer l’un des fondements d’une véritable éducation à la paix.