Sommaire

Bertil Cottier : « Le discours de haine appauvrit le débat public et agit comme une censure silencieuse »

Article – 15 juillet 2026
Temps de lecture :
6 min.

À la tête de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) du Conseil de l’Europe, Bertil Cottier observe les fractures du continent : montée des discriminations, discours de haine et fragilisation des démocraties. Professeur de droit des médias et spécialiste du numérique, il a pu analyser depuis plus de vingt ans les mutations de l’espace public et interroge le rôle de l’éducation face aux violences qui se propagent désormais aussi en ligne.

Pop’éduc
Bertil Cottier – © Conseil de l’Europe, Strasbourg

Observer l’Europe des fractures

Tous les cinq ans, les experts indépendants de l’ECRI désignés au titre des 46 Etats membres visitent les pays européens pour évaluer les politiques publiques en matière de lutte contre le racisme, les discriminations et les discours de haine pour alerter et formuler des recommandations.

Le septième cycle de monitoring, lancé en 2025, place au cœur de ses préoccupations la lutte contre les discours et crimes de haine, ainsi que l’égalité de traitement et l’inclusion dans l’éducation et la santé. À la tête de l’ECRI depuis 2024, Bertil Cottier observe sur le terrain une évolution récente mais profonde d’une Europe qui se referme. Dans certains États, les droits humains et les principes démocratiques ne vont plus de soi. Pour l’ECRI, l’enjeu n’est plus seulement de les promouvoir, mais de convaincre à nouveau de leur nécessité.

Liberté d’expression sous pression

Juriste de formation, Bertil Cottier refuse l’opposition simpliste entre liberté d’expression et lutte contre le discours de haine. Pour lui, le discours de haine ne relève pas de la liberté : il la fragilise en intimidant ceux qui n’osent plus prendre la parole. Le débat public s’appauvrit alors et la haine agit comme une censure silencieuse.

Inquiet, il observe aussi une banalisation de la violence verbale, notamment dans le champ politique, où des propos agressifs, stigmatisants, voire discriminatoires, étaient autrefois inacceptables et deviennent aujourd’hui ordinaires, se diffusant par mimétisme dans la société. Les réseaux sociaux amplifient encore le phénomène, via des algorithmes qui enferment les utilisateurs dans des bulles de contenus similaires, jusqu’à rendre la violence presque familière, notamment chez les jeunes.

L’Europe a progressivement construit un cadre juridique visant à protéger cet équilibre. Héritées notamment des leçons du XXe siècle et de la volonté du « plus jamais ça », les législations européennes se distinguent fortement du modèle américain, beaucoup plus permissif. Mais pour Bertil Cottier, les lois ne suffisent plus. Le défi consiste désormais à les faire vivre dans un espace numérique mondialisé où les plateformes américaines jouent un rôle déterminant.

Éduquer à la communication de masse

Depuis vingt ans, il enseigne et analyse le cyberespace, et voit se creuser un fossé : une maîtrise technique du numérique de plus en plus fine, mais une compréhension très faible de ses effets. « On n’éduque pas les gens à la communication de masse », regrette-t-il.

Car la révolution numérique a fait de chaque citoyen un média potentiel. Un message peut désormais circuler à l’échelle mondiale en quelques secondes, et cette responsabilité nouvelle reste largement sous-estimée. Cette transformation s’incarne dans la figure de l’influenceur, et impose, selon Bertil Cottier, une nouvelle urgence : apprendre à décrypter les algorithmes, les logiques économiques des plateformes, la construction de l’autorité en ligne et les mécanismes de persuasion. Face à cet enjeu, le Président de l’ECRI prêche pour de la prévention et de la pédagogie.

Responsabiliser pour prévenir

Car pour lui, le problème ne tient pas seulement aux contenus diffusés en ligne, mais à la responsabilité de ceux qui les relaient. Les jeunes peuvent eux-mêmes contribuer à la circulation de discours polarisants, souvent sans en mesurer les effets.

D’où la nécessité de les outiller pour comprendre ce que produire, partager ou commenter signifie réellement. L’éducation aux médias ne se limite donc plus à vérifier une information : elle implique de décrypter la circulation des idées, la fabrique des opinions et les mécanismes qui font de chacun un relais potentiel de discours discriminatoires. Le Président de l’ECRI, qui a aussi été Président de RSF Suisse, insiste : « Cet apprentissage ne peut reposer sur l’école seule, dont l’intégration aux programmes scolaires reste complexe. L’éducation aux médias numériques doit associer familles, enseignants, éducateurs et institutions dans un processus continu, interactif, évoluant au rythme des technologies ».

Une paix à renouveler

Pour le Président de l’ECRI, l’éducation à la paix ne se résume pas à l’apprentissage de la non-violence ou de la citoyenneté, mais à préserver les conditions mêmes du débat démocratique. Résister aux logiques de haine, développer l’esprit critique, favoriser le dialogue et la coopération : des compétences devenues centrales face à cet enjeu. C’est d’ailleurs l’objectif du nouveau Pacte démocratique sur lequel travaille le Conseil de l’Europe et auquel contribue l’ECRI par son action.

Bertil Cottier refuse pourtant le fatalisme. Il voit partout en Europe des associations, des journalistes, des institutions et des citoyens prêts à se mobiliser pour défendre les valeurs fondamentales. Car pour lui, la paix ne se construit pas seulement dans les traités ou les institutions. Elle se joue aussi dans la manière dont une société apprend encore à parler sans exclure et à débattre sans humilier.

Dates importantes

1977-1983
Chroniqueur judiciaire au quotidien 24 Heures.
1984-1987
Expert à l’Office fédéral de la justice suisse, chargé notamment des questions de droit des médias et de protection des données.
1987-2005
Directeur adjoint puis directeur ad intérim de l’Institut suisse de droit comparé, spécialisé dans les libertés publiques et la communication.
2005
Professeur de droit de la communication à l’Université de la Suisse italienne.
2020
Président de Reporters sans frontières (RSF) Suisse.
2024-2027
Président de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI). Membre suisse de l’ECRI à partir de 2019.