Sommaire

Éducation : peut-on encore faire de la justice sociale un projet mondial ?

13 octobre 2026
Temps de lecture :
5 min.

Face au recul de l’aide publique au développement et à la concentration des richesses, l’éducation est l’une des premières dépenses sacrifiées. Pour Baptiste Filloux, chef de pôle Campagnes et plaidoyer Solidarités internationales chez Oxfam France, cette situation révèle une crise plus profonde : celle d’un modèle économique et d’un système multilatéral qui peinent à organiser la redistribution.

Pop’éduc
Sensibilisation de membres communautaires au sein d’une école, Nigeria, 2025. © Dinovate Solutions / Oxfam

Quand l’éducation devient une variable d’ajustement

« La première chose que l’on coupe, c’est ce que l’on considère comme le moins indispensable à la vie, et l’éducation en fait partie », introduit Baptiste Filloux. Pourtant, cette économie à court terme constitue un lourd défaut d’investissement.

Lorsqu’une génération arrive sur le marché du travail sans les compétences nécessaires, ce sont des capacités économiques et sociales qui se perdent. L’objectif de développement durable n°4 des Nations unies, qui vise une éducation de qualité accessible à toutes et tous, fait ainsi partie des objectifs laissés de côté.

Éduquer, c’est aussi partager le pouvoir

Pour Baptiste Filloux, l’éducation constitue un enjeu profondément politique. « La vraie question de l’éducation, c’est le partage du pouvoir », affirme-t-il. Être éduqué permet de comprendre les mécanismes politiques, économiques et sociaux qui structurent la société, et de participer à la vie collective.

C’est ce qui peut la rendre menaçante pour certains pouvoirs. « Éduquer, c’est accepter au bout du compte qu’on parle d’égal à égal », résume-t-il. Une éducation inclusive peut ainsi contribuer à réduire la pauvreté, mais aussi à renforcer la cohésion sociale et la démocratie.

Oxfam défend une éducation gratuite, financée et contrôlée par les pouvoirs publics, ainsi que des programmes inclusifs, où les premiers concernés – jeunes, femmes, personnes marginalisées – pourraient participer à leur conception.  Car une politique éducative ne peut réduire les inégalités sans associer aux décisions ceux qui seront les premiers concernés.

Redistribuer les richesses pour financer l’avenir

Pour Baptiste Filloux, la question éducative ne peut être dissociée de celle du financement. « Les ressources existent, mais elles sont captées par quelques-uns », estime-t-il. Les flux financiers se concentrent entre quelques mains, tandis que les États les plus pauvres restent confrontés au poids de la dette.

La réponse passe notamment par la justice fiscale. Taxation des très hauts patrimoines et des super-héritages, taxes sur les transactions financières ou sur les billets d’avion : ces leviers pourraient financer les services essentiels et l’aide au développement.

Cette redistribution doit aussi être repensée à l’échelle internationale. Le FMI, la Banque mondiale et les instances multilatérales onusiennes ont, pour l’expert, un rôle à jouer afin que leurs instruments financiers contribuent davantage à réduire les inégalités. « Tant que l’architecture financière mondiale ne sera pas remise à plat, on ne pourra pas se sortir de cette situation », nuance-t-il.

L’urgence de construire un nouveau contrat social

Les inégalités économiques et éducatives alimentent d’autres vulnérabilités : pauvreté, conflits, conditions migratoires dangereuses ou impossibilité de faire face au changement climatique. Les populations les plus pauvres ont aussi le moins de moyens pour s’en protéger. Les inégalités risquent alors de s’auto-entretenir.

 

Structure temporaire de l'école mobile Utut dans le district de Nakapiripirit

Structure temporaire de l’école mobile Utut dans le district de Nakapiripirit, Ouganda, 2025. © Ivan Rackara / Oxfam

 

Adome Mary, enseignante de l'école mobile Utut, échange avec les élèves

Adome Mary, enseignante de l’école mobile Utut, échange avec les élèves, Ouganda, 2025. © Ivan Rackara / Oxfam

 

La théorie du donut, développée par l’économiste Kate Raworth, permet d’éclairer cette situation : il s’agit de garantir à chacun un « plancher social » tout en respectant le « plafond environnemental » imposé par les limites de la planète. Elle rappelle que, dans un monde aux ressources finies, la richesse ne peut être captée par une minorité sans être redistribuée.

Refonder le contrat social mondial ne pourra pas se faire d’un seul geste. Il se construit sur plusieurs décennies, à travers des politiques publiques volontaristes.

Le multilatéralisme reste, malgré un manque de volonté politique patent, un outil indispensable. Les institutions internationales fonctionnent encore, et l’Accord de Paris par exemple montre que des avancées collectives sont possibles. Leur faiblesse réside notamment dans le caractère non coercitif de leurs décisions. Mais plus les États s’engagent, plus le coût politique d’un désengagement augmente.

Inverser la tendance reste possible

Pour Baptiste Filloux, les motifs d’espoir existent. La justice sociale et la justice fiscale ont désormais gagné une place dans le débat public. Des économistes comme Thomas Piketty ou les promoteurs de nouvelles propositions de taxation des plus riches contribuent à faire évoluer les termes du débat. Les jeunes générations se saisissent aussi de ces questions.

Le contrat social mondial n’est donc pas totalement rompu. « Ce sont surtout les liens entre les pays qui sont en train de se couper », observe-t-il. Face à ce risque, l’enjeu consiste à réinvestir dans l’éducation, renforcer les services publics, organiser la redistribution et reconstruire la coopération internationale.

Pour l’éducation comme pour l’environnement, le temps long est une contrainte majeure : lorsque les conséquences deviennent visibles, il est souvent déjà trop tard.