Éducation : peut-on encore faire de la justice sociale un projet mondial ?
Face au recul de l’aide publique au développement et à la concentration des richesses, l’éducation est l’une des premières dépenses sacrifiées. Pour Baptiste Filloux, chef de pôle Campagnes et plaidoyer Solidarités internationales chez Oxfam France, cette situation révèle une crise plus profonde : celle d’un modèle économique et d’un système multilatéral qui peinent à organiser la redistribution.

Quand l’éducation devient une variable d’ajustement
« La première chose que l’on coupe, c’est ce que l’on considère comme le moins indispensable à la vie, et l’éducation en fait partie », introduit Baptiste Filloux. Pourtant, cette économie à court terme constitue un lourd défaut d’investissement.
Lorsqu’une génération arrive sur le marché du travail sans les compétences nécessaires, ce sont des capacités économiques et sociales qui se perdent. L’objectif de développement durable n°4 des Nations unies, qui vise une éducation de qualité accessible à toutes et tous, fait ainsi partie des objectifs laissés de côté.
Éduquer, c’est aussi partager le pouvoir
Pour Baptiste Filloux, l’éducation constitue un enjeu profondément politique. « La vraie question de l’éducation, c’est le partage du pouvoir », affirme-t-il. Être éduqué permet de comprendre les mécanismes politiques, économiques et sociaux qui structurent la société, et de participer à la vie collective.
C’est ce qui peut la rendre menaçante pour certains pouvoirs. « Éduquer, c’est accepter au bout du compte qu’on parle d’égal à égal », résume-t-il. Une éducation inclusive peut ainsi contribuer à réduire la pauvreté, mais aussi à renforcer la cohésion sociale et la démocratie.
Oxfam défend une éducation gratuite, financée et contrôlée par les pouvoirs publics, ainsi que des programmes inclusifs, où les premiers concernés – jeunes, femmes, personnes marginalisées – pourraient participer à leur conception. Car une politique éducative ne peut réduire les inégalités sans associer aux décisions ceux qui seront les premiers concernés.
Redistribuer les richesses pour financer l’avenir
Pour Baptiste Filloux, la question éducative ne peut être dissociée de celle du financement. « Les ressources existent, mais elles sont captées par quelques-uns », estime-t-il. Les flux financiers se concentrent entre quelques mains, tandis que les États les plus pauvres restent confrontés au poids de la dette.
La réponse passe notamment par la justice fiscale. Taxation des très hauts patrimoines et des super-héritages, taxes sur les transactions financières ou sur les billets d’avion : ces leviers pourraient financer les services essentiels et l’aide au développement.
Cette redistribution doit aussi être repensée à l’échelle internationale. Le FMI, la Banque mondiale et les instances multilatérales onusiennes ont, pour l’expert, un rôle à jouer afin que leurs instruments financiers contribuent davantage à réduire les inégalités. « Tant que l’architecture financière mondiale ne sera pas remise à plat, on ne pourra pas se sortir de cette situation », nuance-t-il.
Inverser la tendance reste possible
Pour Baptiste Filloux, les motifs d’espoir existent. La justice sociale et la justice fiscale ont désormais gagné une place dans le débat public. Des économistes comme Thomas Piketty ou les promoteurs de nouvelles propositions de taxation des plus riches contribuent à faire évoluer les termes du débat. Les jeunes générations se saisissent aussi de ces questions.
Le contrat social mondial n’est donc pas totalement rompu. « Ce sont surtout les liens entre les pays qui sont en train de se couper », observe-t-il. Face à ce risque, l’enjeu consiste à réinvestir dans l’éducation, renforcer les services publics, organiser la redistribution et reconstruire la coopération internationale.
Pour l’éducation comme pour l’environnement, le temps long est une contrainte majeure : lorsque les conséquences deviennent visibles, il est souvent déjà trop tard.

