- Un choc esthétique, émotionnel et culturel
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- « Un môme passionné »
- Donner envie avant de donner des réponses
- La science comme outil de liberté
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- « Exciter la curiosité »
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- Retrouver la nuit
- Toujours le même émerveillement
- Petite Ourse pour les animateurs·trices
- Petite Ourse pour les enfants
Alain Cirou : « Le partage du savoir est une condition sine qua non de la liberté »
Depuis qu’il a découvert Saturne dans une lunette bricolée, Alain Cirou n’a jamais cessé de lever les yeux vers le ciel. Journaliste, vulgarisateur et infatigable passeur de sciences, il défend une astronomie ouverte à tous. Pour lui, observer les étoiles, apprendre à comprendre la science et exercer son esprit critique relèvent d’un même combat : celui de la curiosité et de la liberté.

Un choc esthétique, émotionnel et culturel
À 11 ans, Alain Cirou découpe les journaux. Nous sommes en juillet 1969 et, à la télévision familiale -un objet encore inhabituel dans cette maison de province normande- des images venues de la Lune s’affichent en direct. Des hommes marchent sur un autre monde. Le jeune garçon conserve les articles, les photos, tout ce qui raconte l’événement. Quelques temps plus tard, un professeur de mathématiques lui propose de rejoindre le petit club d’astronomie de son établissement. Il accepte. Ce soir-là, dans une lunette, une petite lumière qu’il croyait être une étoile se révèle être Saturne.
Dans l’oculaire, une planète « qui ressemblait à une perle entourée d’un anneau ». Quelque chose d’invraisemblable, de beau, qu’il n’avait jamais imaginé pouvoir observer lui-même. Son père, menuisier-ébéniste, lui fabrique alors une lunette en bois. Un tube en carton, un objectif, et le voilà parti dans la campagne « essayer d’attraper les étoiles ».
Il y a, dans cette histoire fondatrice, tout ce qui va traverser la carrière d’Alain Cirou : la curiosité, le bricolage, la transmission, l’émerveillement et surtout l’envie de regarder par soi-même. « Ça a été un choc esthétique, émotionnel et culturel », raconte-t-il des décennies plus tard. Le ciel ne sera jamais pour lui une abstraction scientifique. Il est d’abord une expérience.

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« Un môme passionné »
Il faudrait pourtant chercher longtemps avant de parvenir à enfermer Alain Cirou dans une catégorie. Journaliste ? Vulgarisateur ? Astronome amateur ? Directeur de publication ? Médiateur scientifique ? Animateur de réseaux ? Il balaie lui-même la question. « J’ai beaucoup de mal à me définir, on cherche toujours à mettre des gens dans des cases, et je ne colle à aucune case. » Il préfère une autre définition : « Je suis un môme passionné qui a fait toute sa carrière comme tel. »
Le parcours n’avait pourtant rien de tout tracé. Il étudie l’économie et devient journaliste « par accident ». Mais l’astronomie, elle, s’est imposée très tôt comme une évidence. Au lycée déjà, il prend en main le club d’astronomie, raconte ce qu’il observe. Expliquer devient rapidement une manière de prolonger sa propre découverte : comprendre pour pouvoir transmettre.
Arrivé à Paris, il est rapidement invité sur France Inter. Sa particularité ? Parler d’astronomie avec les mots d’un passionné plutôt qu’avec ceux d’un spécialiste. Une position qu’il conservera tout au long de sa carrière, notamment comme directeur de la rédaction de Ciel & Espace et directeur général de l’Association française d’astronomie (AFA), mais aussi à travers ses interventions dans les médias.
Pour lui, la vulgarisation n’est pas une version simplifiée de la science destinée à ceux qui ne la comprendraient pas. C’est une autre façon de construire une relation au savoir. Il estime que c’est « l’un des métiers les plus difficiles au monde », car il faut rendre accessibles des choses complexes sans les vider de leur sens, remettre les connaissances en contexte, relier les disciplines.
L’astronomie s’y prête particulièrement bien. Elle convoque la physique et la chimie, mais aussi la biologie, l’histoire, la philosophie, les religions, les civilisations. « On peut approcher cela par tous les bouts », développe le journaliste, à condition de ne pas « devenir spécialiste de la spécialité ».
Donner envie avant de donner des réponses
Sa définition d’une bonne vulgarisation tient en une phrase : « C’est quelqu’un qui me donne envie d’aller plus loin. » Pas un cours. Pas un face-à-face entre celui qui sait et celui qui ignore. Encore moins une démonstration de supériorité intellectuelle. La transmission commence par l’écoute, la conversation, les histoires et le plaisir.
Cette conviction irrigue aussi son approche de l’éducation. Pour les enfants, l’astronomie possède une force particulière : elle ouvre une porte vers quelque chose qui les dépasse. Les questions arrivent vite. La vie, la mort, le temps, les distances, l’existence d’une vie ailleurs. Des interrogations scientifiques, mais aussi profondément humaines.
Alain Cirou se souvient notamment des astronautes qu’il a rencontrés. Lorsqu’il leur demandait ce qu’ils avaient ressenti sur la Lune, il s’attendait à entendre parler de l’exploit, de l’aventure, de la performance. Ils lui parlaient de la Terre. Depuis la Lune, expliquaient-ils, notre planète apparaît comme une petite boule bleue. C’est là que se trouvent les familles, les amis, les lieux familiers.
Cette image continue de le travailler. Après plusieurs décennies à fréquenter l’astronomie, il dit ne pas avoir « digéré » l’idée que nous habitons une planète minuscule, lancée dans l’immensité du cosmos. Le ciel oblige à changer d’échelle. Et donc à changer de perspective.
C’est précisément ce qui, selon lui, fait de l’astronomie un outil éducatif : elle permet de sortir de soi sans renoncer aux questions qui nous concernent directement.
La science comme outil de liberté
Chez Alain Cirou, l’émerveillement n’exclut pas l’esprit critique. Il le rend au contraire indispensable. Parce qu’il fréquente depuis longtemps chercheurs, scientifiques et agences spatiales, il refuse l’image d’une science évoluant hors du monde social. La recherche est aussi traversée par des rapports de pouvoir, des enjeux économiques, politiques et médiatiques. Les scientifiques doivent chercher des financements, faire connaître leurs travaux, convaincre. Autrement dit, la science n’échappe pas aux mécanismes de communication.
Cela implique, selon le directeur de presse, de soumettre l’information scientifique aux mêmes réflexes critiques que toute autre information : quelle est la source ? Qui parle ? Existe-t-il des contradicteurs ? Qui peut analyser ce qui est avancé ?
L’espace, justement parce qu’il a « une puissance onirique incroyable », nourrit autant les rêves que les connaissances, et peut être un terrain privilégié pour exercer ce regard critique. Mais l’image de l’astronaute flottant dans l’espace ne doit pas faire oublier la réalité concrète : derrière le rêve, il y a un ingénieur, une station spatiale, des équipements à entretenir, des contraintes physiques et techniques.
Cette vigilance prend chez Alain Cirou une dimension politique lorsqu’il évoque la défiance envers la science. Il s’inquiète de voir des connaissances scientifiques ramenées au rang de simples opinions, notamment dans les débats sur le climat, la biodiversité ou les pesticides.
Pour lui, l’enjeu dépasse la défense de telle ou telle discipline. Il touche à la liberté. Le partage des connaissances a historiquement contribué à sortir le savoir de lieux où il était réservé à quelques-uns. Le mouvement inverse -réserver la connaissance aux experts ou laisser prospérer l’idée que toutes les affirmations se valent- constitue à ses yeux un risque démocratique.
« Le partage du savoir est une condition sine qua non de la liberté », affirme le vulgarisateur. Apprendre les sciences, ce n’est donc pas seulement accumuler des connaissances : c’est acquérir des outils pour examiner le monde et résister aux vérités imposées. « C’est à partir du moment où l’on nie le savoir, où l’on nie la science, qu’on nous prive de liberté. C’est en ce sens-là que la vulgarisation, le fait d’apprendre la science aux enfants, ses méthodes, ses pratiques, c’est ajouter de la liberté à leur lunette de compréhension du monde » détaille-t-il.
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« Exciter la curiosité »
Cette conception explique son attachement à l’éducation populaire, « une pratique qui nous libère ». Alain Cirou cite l’Association Française d’Astronomie (AFA), les CEMEA et les Francas lorsqu’il parle de démocratisation des savoirs. Pour lui, l’éducation populaire repose sur une idée simple : les pratiques culturelles et scientifiques doivent pouvoir être exercées par tous.
L’astronomie n’échappe pas à cette exigence. Les instruments, les connaissances et le temps disponible peuvent facilement donner l’impression qu’elle est réservée à ceux qui disposent déjà des codes. Le directeur associatif défend exactement l’inverse : faire de la connaissance scientifique un élément de la culture commune.
C’est dans cette logique que l’AFA développe depuis des années des dispositifs comme la Petite Ourse, qui permet aux enfants et aux jeunes de découvrir le ciel en manipulant eux-mêmes les instruments et en apprenant progressivement à observer. Le dispositif est complété par une habilitation, qui permet aux éducateurs de se former à l’animation en lien avec l’astronomie, mais aussi de former à leur tour des animateurs Petite Ourse. La coopération avec les Francas, engagée depuis les années 1990 et formalisée par un protocole en 2007, s’inscrit dans cette volonté de rendre la pratique accessible dans les cadres éducatifs et de loisirs.
La priorité, là encore, n’est pas de fabriquer des spécialistes. « Il faut exciter la curiosité d’un enfant. Si on a réussi à susciter l’envie de savoir, alors on a déjà gagné» résume le passionné.
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Retrouver la nuit
Cette volonté de rendre le ciel à tous et à toutes se retrouve dans l’un des grands rendez-vous qu’il a contribué à faire naître : la Nuit des étoiles.
L’idée initiale est presque aussi simple que radicale : remettre les gens en contact avec le ciel. Car celui-ci disparaît progressivement derrière les lumières artificielles. La pollution lumineuse efface les étoiles et, avec elles, une partie de notre expérience collective de la nuit.
Un séjour au Japon a marqué Alain Cirou. Dans un village de montagne, la municipalité avait investi dans un petit observatoire. Lorsqu’il demande au maire pourquoi, celui-ci lui répond que pouvoir observer les étoiles signifie que l’on vit bien chez soi : la nuit n’est pas considérée comme un temps à éclairer et à effacer, mais comme un espace à habiter.
L’anecdote résonne encore chez lui. « La nuit est le grand perdant de la modernité », estime-t-il. Or c’est dans l’obscurité que sont nés les mythes, les récits autour du feu, les représentations des dieux et les premières interrogations sur notre origine. Regarder le ciel, ce serait donc aussi retrouver une part de nous-mêmes.
Toujours le même émerveillement
Après des décennies consacrées à l’astronomie, qu’est-ce qui continue de le fasciner ? La réponse fuse : « Tout, mon capitaine ! » Il cite les exoplanètes, la recherche d’une vie ailleurs, les images produites par les grands télescopes. Il mesure le chemin parcouru depuis les images granuleuses de 1969 jusqu’aux observations actuelles des confins de l’Univers. Le paysage autrefois flou devient progressivement net. De nouveaux objets apparaissent, de nouvelles questions aussi.
Ce progrès ne ferme pas le mystère. Il l’élargit. « Si je pouvais encore vivre quelques milliers d’années, je pense que je serais toujours autant fasciné par cette exploration », lance-t-il. Parce que le ciel, pour lui, est aussi un miroir. « Regarder le ciel, c’est regarder notre histoire. »
Peut-être est-ce finalement la meilleure manière de comprendre celui qui, depuis l’adolescence, n’a cessé de lever les yeux : Alain Cirou ne cherche pas seulement à nous apprendre ce qui se trouve là-haut. Il veut préserver notre capacité à nous étonner, à questionner ce que nous croyons savoir et à regarder autrement ce qui nous entoure.
Changer de perspective, de dimension, dit-il, « c’est toujours quelque chose de positif, c’est une façon de se donner de l’espoir ». Alors, après plus de cinquante ans, il continue de regarder.